19.06.2017, 00:01  

Les urnes ont parlé: Moutier va rejoindre le Jura

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Par Philippe Oudot

VOTATION COMMUNALE - Les Prévôtois ont choisi à une majorité de 51,72% de quitter le canton de Berne. Transfert en 2021.

L’attente aura été interminable, hier après-midi, à la Sociét’halle de Moutier transformée en bureau de dépouillement et local de presse, mais dans laquelle le public avait également accès pour suivre en direct le dépouillement des bulletins. C’est en effet sur le coup de 17h20 que le président du bureau de vote Dominique Baillif a enfin pu annoncer les résultats: les Prévôtois ont donc choisi de rejoindre le canton du Jura à une majorité de 51,72%.

Cette...

L’attente aura été interminable, hier après-midi, à la Sociét’halle de Moutier transformée en bureau de dépouillement et local de presse, mais dans laquelle le public avait également accès pour suivre en direct le dépouillement des bulletins. C’est en effet sur le coup de 17h20 que le président du bureau de vote Dominique Baillif a enfin pu annoncer les résultats: les Prévôtois ont donc choisi de rejoindre le canton du Jura à une majorité de 51,72%.

Cette annonce a suscité l’explosion de joie des nombreux autonomistes massés dans la salle dans l’attente du verdict. Pour les nombreux médias, et le public, il aura fallu s’armer de patience pour en arriver là, car, dans un premier temps, l’annonce était attendue aux environs de 15h.

Tout au long de l’après-midi, on a senti la tension monter, alors que la trentaine de membres du bureau de vote travaillaient sous la haute surveillance des sept observateurs de la Confédération. Ils ont été épaulés par une dizaine de juristes appelés jeudi en renfort pour s’assurer du bon déroulement et de la fiabilité du résultat.

Dès midi, soit après la fermeture du bureau de vote, les observateurs se sont surtout concentrés sur le contrôle des cartes de légitimation. Présents dans le bureau de vote depuis vendredi, ils s’étaient assurés que les urnes aient bien été scellées. Quant aux bulletins de vote par correspondance, qui avaient été envoyés à Berne à l’Office fédéral de la justice, ils n’ont été acheminés qu’hier à Moutier, sous escorte policière.

Quelques situations litigieuses

Pour les opérations de dépouillement, il a fallu, dans un premier temps, s’assurer que les cartes de légitimation correspondent bien au registre électoral , tout comme le nombre de bulletins. Une opération qui s’est prolongée jusqu’à plus de 15h.

Ce contrôle a permis de régler quelques situations litigieuses, en particulier des personnes décédées qui figuraient encore au registre électoral. Ces cas ont été découverts grâce au contrôle plus sévère mis en place, après des soupçons d’irrégularités. Mais, comme l’a relevé Jean-Christophe Geiser, chef des observateurs, sur les ondes de RTS-La Première, cela représente moins d’une dizaine de cas, et aucune fraude n’a été détectée.

Une fois le dépouillement terminé, avant l’annonce des résultats, il y a eu un léger flottement, car les membres du bureau ont commencé à recompter les bulletins, en raison d’une différence de voix entre les bulletins et les cartes de légitimation. Mais l’erreur a vite été trouvée.

Un résultat net, mais…

Côté chiffres, on constate que les Prévôtois ont été particulièrement nombreux à se rendre aux urnes, puisque le taux de participation s’élève à 89,72%, contre 77,63% lors du scrutin du 24 novembre 2013 sur l’avenir institutionnel du Jura bernois.

On relèvera également que le camp du oui s’est sérieusement effrité, puisqu’il était de 55,36%, contre 51,72% hier. En chiffres absolus, et malgré la plus forte participation, les partisans du oui n’ont engrangé qu’une soixantaine de votes de plus qu’en 2013, respectivement 2067 voix contre 2008 il y a quatre ans.

En revanche, le camp du non s’est nettement plus étoffé, passant de 1619 voix en 2013, à 1930 hier. Soit un gain de 311 voix. Mais il en aurait fallu 138 de plus pour inverser le verdict des urnes.

Par ailleurs, on observe une certaine stabilité au niveau des bulletins blancs et nuls. En 2013, on avait enregistré 39 bulletins blancs, contre 45 cette année. Les bulletins nuls ont en revanche été moins nombreux qu’il y a quatre ans, puisqu’on n’en a dénombré que 16 hier, contre 27 en 2013.

PHILIPPE OUDOT

 

 

«Prévôtoises et Prévôtois, Jurassiennes et Jurassiens, quel beau dimanche pour une réunion de famille! Moutier ville jurassienne, n’est plus un slogan, c’est une réalité. Sous ces pavés, le sol est jurassien!» C’est avec une joie non dissimulée que Nathalie Barthoulot, présidente du Gouvernement jurassien, s’est exprimée sur les escaliers de l’hôtel de ville, acclamée par la foule de partisans réunis pour célébrer la victoire. Les autorités cantonales se sont rendues hier soir in corpore à Moutier pour saluer la décision des Prévôtois d’entrer dans le Jura. Pour le Gouvernement, cette décision représente un véritable honneur fait au canton. «Il s’agit d’une forte marque de confiance, dont le Jura saura se montrer digne.»

Les autorités cantonales ont, à plusieurs reprises, tenu à souligner le caractère historique de la votation de ce 18 juin. «Nous avions rendez-vous avec l’histoire et l’histoire était au rendez-vous», a résumé Nathalie Barthoulot. «Votre choix constitue un événement marquant de l’histoire helvétique et est exemplaire pour la résolution des problèmes identitaires, en Suisse comme ailleurs. Il marque le début de la nouvelle histoire du plus récent canton suisse.»

Dissiper les craintes

Au nom de l’ensemble de l’exécutif cantonal, la présidente a souhaité rapidement rassurer les 48% des habitants qui ont refusé la votation. «La déception est légitime et nous la comprenons. Mais nous ferons tout pour rapidement la dissiper. Les autorités auront à cœur d’accueillir l’ensemble de la population de Moutier et à construire avec elle un avenir commun.» Le Gouvernement a d’ailleurs garanti qu’il respecterait les engagements pris durant la campagne.

Il a déclaré que la procédure de transfert de la ville dans le canton du Jura débuterait dès aujourd’hui, lundi. «Son accueil constituera une mission de la plus haute importance», a indiqué Nathalie Barthoulot. Le processus comporte l’élaboration d’un concordat intercantonal qui sera soumis au vote populaire des cantons de Berne et du Jura puis ratifié par l’assemblée fédérale. Le calendrier prévoit qu’il sera effectif au début de la prochaine législature jurassienne, soit au 1er janvier 2021.

Un aboutissement

Le Gouvernement a en outre admis qu’il s’était engagé à déclarer que la «Question jurassienne» serait close avec le vote de Moutier. Toutefois, il a tenu à rappeler que les habitants de deux communes doivent encore décider s’ils souhaitent rester dans le canton de Berne ou suivre l’exemple de Moutier en rejoignant le Jura.

Belprahon et Sorvilier devront en effet encore s’exprimer dans les urnes le 17 septembre prochain. «Nous les invitons à prendre le train en marche. Ces deux communes ont leur place dans le canton et, si elles le souhaitent, nous les accueillerons à bras ouverts», a affirmé Nathalie Barthoulot. Selon elle, ce n’est qu’une fois cette votation passée que la Question jurassienne sera définitivement «résolue». Le Gouvernement a par ailleurs précisé qu’à la demande des autorités de Belprahon et Sorvilier, il avait participé à la rédaction du message qui sera adressé à la population de ces deux communes.

Cadeau symbolique

A la fin de son discours, la présidente du Gouvernement a offert un présent aux autorités municipales de Moutier, précisant cependant qu’«aucun geste, aucun cadeau ne peut exprimer notre joie et notre gratitude». Déchiré sous les applaudissements et les slogans enthousiastes de la foule, l’emballage a révélé une grande carte du «Jura redessiné», auquel Moutier appartient désormais.

lena wuergler

Des milliers de Jurassiens en liesse dans la rue

Banque cantonale

Cela n’a pas traîné: à peine le résultat connu, la Banque cantonale du Jura a annoncé dans un communiqué qu’elle avait décidé d’ouvrir une succursale à Moutier. «Les démarches nécessaires à sa future implantation seront lancées de suite», précise l’établissement bancaire.

Anciens ministres

Ils étaient heureux hier à Moutier les anciens ministres du premier Gouvernement jurassien en 1979, François Lachat, Pierre Boillat et Jean-Pierre Beuret. Pour le Franc-Montagnard, «avec ce oui à Moutier, la germanisation du Jura bernois à cause de l’A16 s’arrêtera aux gorges de Court». A moins que d’autres communes du Jura bernois rejoignent le Jura...

Le boss est heureux

Gilles Pierre, le boss du Chant du Gros, était hier à Festi’neuch pour écouter Hugues Aufray. Une fois le concert fini, il est devenu accro à son téléphone attendant les résultats de Moutier. «J’ai eu des angoisses quand ils ont annoncé qu’ils recomptaient! Mais quand le oui est tombé, je me suis dit, tant pis pour le concert de Soprano, je monte à Moutier.»

Jus de bélier

La fontaine devant l’hôtel de ville de Moutier était remplie hier de «jus de bélier», la boisson «officielle» des jeunes autonomistes largement distribuée aux participants de la fête populaire. Juste à côté, le patron de la Brasserie des Franches-Montagnes, Jérôme Rebetez, tirait des bières à la chaîne pour les offrir gracieusement. On n’a pas eu soif hier à Moutier.

Nouvelle carte

C’est le cadeau du Gouvernement jurassien à la municipalité de Moutier. La présidente Nathalie Bathoulot a remis à Marcel Winistörfer une carte du canton du Jura avec le territoire communal prévôtois. Le titre: «18juin 2017, Bienvenue chez vous».

Jours fériés

Le maire PCSI de Delémont, Damien Chappuis, a lui aussi souhaité la bienvenue à Moutier dans le Jura. Avant de proposer de décréter jours fériés dans tout le canton la période du 18 au 23 juin. Les milliers de Jurassiens réunis devant l’hôtel de ville ont manifesté bruyamment leur approbation!

Discrets Pro-bernois

Le souvenir des soirées agitées de l’année 1975 à Moutier est encore vivace. Mais, hier soir, les pro-Bernois sont restés discrets et il n’y a eu aucune provocation. Les forces de l’ordre étaient pourtant bien présentes: la police ferroviaire sur les quais de la gare, les grenadiers bernois en attente à l’extérieur de la ville. La police bernoise s’est juste montrée pour escorter le Gouvernement jurassien. sdx - nwi

Et le bilinguisme?

Le résultat du vote n’a pas vraiment surpris David Gaffino. «Je sentais venir le oui. Mais jusqu’au dernier moment, personne ne pouvait affirmer de quel côté le scrutin allait pencher», souligne le secrétaire général du Conseil des affaires francophones du district bilingue de Bienne (CAF).

Pour la minorité francophone du canton de Berne, le vote de Moutier revêt bien évidemment une importance particulière. «Le canton perd près de 10% de sa population francophone», relève David Gaffino, tout en refusant de peindre le diable sur la muraille: «Il ne faut pas minimiser le résultat, mais il ne faut pas le dramatiser non plus. Ce n’est pas la fin du bilinguisme dans le canton.»

Le résultat ultra-serré du scrutin d’hier – 137 voix d’écart – appelle en outre «à faire preuve d’un respect particulier pour la minorité perdante», continue le secrétaire général. «Le Gouvernement devra en être conscient. D’autant que, concernant le bilinguisme, la question des langues a occupé une place importante durant la campagne. Mais au-delà du maintien du bilinguisme, notre priorité sera de travailler dans l’intérêt de la population et dans celui de la région», conclut David Gaffino.Quant au maire de Bienne, Erich Fehr, il a précisé que sa ville ne revendiquerait pas les places de travail cantonales de Moutier. dni

Se battre pour l’hôpital

Le conseil d’administration d’Hôpital du Jura bernois SA a lui aussi tenu une séance alors que se déroulait le dépouillement. Selon son président, Anthony Picard, il a «pris acte du résultat, qui tombe après une campagne certes chahutée, mais qui s’est déroulée de façon démocratique».

Eprouve-t-il quelque regret à propos du résultat? «Pas même. Notre objectif, c’est maintenant d’assurer la sauvegarde des emplois et la pérennité de l’entreprise. Il s’agit tout d’abord de rassurer nos collaborateurs, mais également la population, et bien leur dire que leur hôpital ne va pas fermer demain ni après-demain.» Anthony Picard rappelle que malgré cette épée de Damoclès que constituait ce scrutin, l’Hôpital du Jura bernois (HJB) n’a cessé d’investir, à Moutier comme à Saint-Imier, pour les besoins de la population.

Certes, ce scrutin marque un tournant, et l’HJB est prêt à renforcer les collaborations avec l’HJU et les établissements voisins. «Dans la période qui s’ouvre, nous voulons être une force de proposition, afin que l’hôpital de Moutier puisse être intégré à l’HJU avec toute la liste hospitalière actuelle. Nous allons défendre ce point de vue, et pour cela, nous pouvons compter sur le soutien de la population, mais également les autorités prévôtoises.Celles-ci ont toujours dit qu’elles allaient se battre pour leur hôpital.» pou

Le choix de l’ouverture

En acceptant son rattachement au canton du Jura, Moutier a choisi l’ouverture, estime Maxime Zuber, ancien maire autonomiste (Parti socialiste autonome) Il voit en sa ville une ville désormais tournée vers l’avenir.

«Je suis très fier que Moutier ait fait ce choix de société», a déclaré celui qui a dirigé la commune durant 21 ans, jusqu’à fin juillet 2016. «J’ai été au service de cette ville et je l’ai portée dans ce combat», a rappelé Maxime Zuber, en ajoutant ne pas regretter de ne pas avoir été au front pour cette votation.

Les idées qui ont gagné sont l’indépendance et l’ouverture. La ville n’est pas devenue «celle à laquelle on voulait qu’elle ressemble: fermée, intolérante et froide», a-t-il dit.

«Mon retrait était aussi un coup politique pour éviter une personnification de la campagne autour de moi. La campagne aurait été plus compliquée si j’étais resté à la mairie», souligne Maxime Zuber, en ajoutant «qu’aux échecs, le plus beau coup est le sacrifice...»

A titre personnel, il assure qu’il était prêt à accepter une défaite en cas de non. «Par contre, cela aurait été plus difficile pour moi de voir la tristesse de ceux qui se sont engagés, de mes proches et de mes enfants.» pab - ats

«Un gros orage»

«C’est un gros orage qui se lève sur Moutier, sur le Jura et le Jura bernois. Je m’attends à une période extrêmement difficile», a confié Pierre Alain Schnegg. Tout comme il s’attend aussi à des négociations assez dures. Le conseiller d’Etat du Jura bernois va même jusqu’à prévoir des lendemains très difficiles pour certaines institutions. Il pense notamment aux écoles, qui subiront de gros changements, et bien évidemment à l’hôpital. Dans ce contexte, a-t-il ajouté, le Jura bernois devra se montrer très solidaire, tout comme la minorité francophone du canton de Berne.

Pour le conseiller d’Etat, le Jura bernois aura tout intérêt à éviter les querelles quand il sera question de se partager les institutions jusqu’ici abritées à Moutier: «Il faudra travailler ensemble et se montrer constructif. Car, en cas de querelle, l’affaire deviendra plus complexe encore. La région devra travailler main dans la main, et de manière constructive, avec le gouvernement.»

Cela dit, le magistrat admet que cette courte défaite est très dure à admettre. A quoi l’attribue-t-il? «C’est très difficile à dire. Mais par rapport au 24novembre, je me dis que le projet jurassien ne satisfait pas tout le monde, tant l’écart est moindre. J’en déduis que, même dans les rangs autonomistes, il y a des gens qui sont très sceptiques...» pab


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