29.05.2017, 00:01  

Comment les montres transforment les sociétés

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En mettant au centre des compétitions la mesure de la performance, et non plus seulement la comparaison entre athlètes, le chronomètre a influencé l’histoire du sport. Ici, le Suisse Markus Ryffel mène l’allure (provisoirement), lors du 5000m, au meeting d’athlétisme de Zurich, en 1981.

L’histoire de l’horlogerie suisse, c’est l’histoire d’une industrie, de savoir-faire uniques et de personnages plus ou moins pittoresques. C’est aussi l’histoire du temps, celle qui montre comment l’heure, la minute, puis la seconde s’inscrivent dans nos habitudes. Gianenrico Bernasconi, lui, suit une troisième voie.

Directeur de recherches à l’institut d’histoire de l’Université de Neuchâtel, ce tessinois établi à Zurich s’est...

L’histoire de l’horlogerie suisse, c’est l’histoire d’une industrie, de savoir-faire uniques et de personnages plus ou moins pittoresques. C’est aussi l’histoire du temps, celle qui montre comment l’heure, la minute, puis la seconde s’inscrivent dans nos habitudes. Gianenrico Bernasconi, lui, suit une troisième voie.

Directeur de recherches à l’institut d’histoire de l’Université de Neuchâtel, ce tessinois établi à Zurich s’est intéressé notamment à l’influence, sur les modes de vie, des petits objets de poche du siècle des Lumières, comme les lorgnettes, et les éventails: leur adoption, leur usage, leur exposition dans l’espace public.

A la faveur d’un partenariat entre le MIH et l’Unine, le voilà qui s’intéresse désormais plus intensément aux montres. Ce faisant, il veut combler un vide: celui existant entre deux traditions scientifiques de l’histoire. D’un côté, l’histoire des dispositifs techniques, qui étudiera, dans le cas de l’horlogerie, les horlogers, les calibres, les techniques de fabrications. De l’autre, l’histoire des pratiques sociales qui permet de montrer comment la mesure du temps s’est imposée dans nos vies. Entre les deux, il y a un «virage matériel» pris par les sciences sociales. Et qui emmènent les chercheurs comme Gianenrico Bernasconi à s’intéresser aux objets eux-mêmes, faisant appel à deux catégories distinctes de compétences historiques. Celle des historiens «classiques» d’un côté, et celle des curateurs et autres conservateurs de musées de l’autre. Elles sont rarement réunies. «Quand on fait une histoire des mouvements, on ne fait pas une histoire des usages. Quand on fait une histoire des cultures du temps, on n’a généralement pas les compétences pour faire une histoire fondée sur les objets».

Il prend l’exemple du chronomètre, et du sport. Entre la fin du 19e siècle et le 20e, la standardisation de la seconde et l’amélioration des chronomètres modifient profondément les pratiques sportives: «On ne court plus contre des concurrents, mais aussi contre le temps lui-même. La notion de record apparaît. Tout le monde constate que le sport a changé grâce aux chronomètres, mais il y a très peu d’études sérieuses à ce sujet. Il y en a d’ailleurs également peu concernant l’influence que le sport a sur le développement des outils techniques qu’il utilise pour mesurer le temps».

Montres contre télégraphes

Cette histoire par l’objet le conduit à donner un rôle nouveau à la montre. Il explique que les phénomènes d’accélération et de synchronisation du temps, entre la fin du 19e siècle et le début du 20e, sont souvent vus comme le fruit de la coordination des grandes infrastructures comme le chemin de fer et le télégraphe. L’impact de cette diffusion de l’heure par les grands réseaux d’infrastructures est surinterprété. Au contraire, pour le chercheur, le rôle de la consommation individuelle du temps dans cette évolution est insuffisamment considéré. En étudiant des phénomènes comme celui de la Roskopf (née à La Chaux-de-Fonds et considérée comme une des premières montres destinées aux classes populaires), Gianenrico Bernasconi montre au contraire que le fait de porter une montre va plus loin que la simple distinction: elle dénote une reconnaissance, voire une adhésion à un mode de vie nouveau centré sur la connaissance de l’heure.

«Comme historien, je contribue à la mise en évidence d’un patrimoine commun. Mais mon travail, c’est aussi, à travers une méthodologie complexe, de montrer l’interdépendance de nombreux facteurs techniques, industriels, culturels, sociaux, dans l’adoption des montres par un large public».

Quand le temps était à vendre

L’Observatoire chronométrique de Neuchâtel (photo R. Leuenberger) a longtemps donné l’heure à toute la Suisse. Il fut fondé en 1858 par l’astronome Adolf Hirsch, qui l’a dirigé jusqu’à sa mort, en 1901. L’institution est destinée à déterminer, conserver et communiquer l’heure à l’industrie horlogère. Bien qu’il ait déjà attiré l’attention des chercheurs, Gianenrico Bernasconi estime que l’observatoire n’a pas encore livré tous ses secrets. «En distribuant des certificats et en lançant des concours, cette institution scientifico-administrative joue un rôle dans une économie de la qualité qui pose d’autant plus question dans une économie libérale où le rôle de l’Etat dans l’économie est une préoccupation récurrente». Autre question à poser à propos de l’observatoire: le temps y est déterminé grâce aux astres, et communiqué aux entreprises horlogères par un réseau électrique. L’impulsion permet la synchronisation des horloges mères des usines en vue de régler les montres qui elles donneront l’heure sur la base d’un système mécanique. Cette confrontation entre l’heure scientifique diffusée par un réseau électrique et l’heure mécanique des montres portatives ne sera pas confinée à la production.

Lors d’une conférence récente, Gianenrico Bernasconi rappelle que Adolf Hirsch a lui-même pensé, un temps, que «l’heure sera vendue dans les maisons comme l’eau et le gaz». Si l’heure n’est jamais devenue réellement une «commodité», elle continue à être synchronisée, notamment dans les gares. Et elle l’est aussi, désormais, sur tous nos portables.

INFO +

Leçon inaugurale:

Mercredi 31 mai 18h15, aula du Premier-Mars 26, Université de Neuchâtel.

www.unine.ch

Le contexte

Un partenariat entre l’institut d’histoire de l’Université de Neuchâtel (Unine) et le Musée international d’horlogerie (MIH) à La Chaux-de-Fonds, se concrétise par l’arrivée d’un nouveau chercheur: Gianenrico Bernasconi, professeur associé en histoire des techniques. Spécialiste des objets portatifs, il mène «une archéologie des pratiques», une histoire étudiée à travers les objets. Il donne une leçon inaugurale le 31 mai.


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